SOCIÉTÉ D'ÉTUDES BENJAMIN FONDANE

Pourquoi l'art - Chimériques esthétiques N° 22

Démocratie et art (inédit)

Benjamin Fondane , traduit par Aurélien Demars

Pour la démocratie contemporaine, l’art pour l’art est devenu un problème et vieux et laid. Déjà le capitalisme ne considérait les choses qu’en fonction de leur valeur, de leur capacité d’exploitation, de leur utilité. Pour le capitalisme, c’était seulement une simple pratique. Sa considération ne s’était pas encore élevée jusqu’à une morale, elle ne s’était pas encore développée jusqu’à une métaphysique. Ce n’est que près de sa décadence qu’une philosophie nouvelle légitime en pure logique ce qu’une société avait créé de manière expérimentale, sans justifier ses actes par quoi que ce soit. Ainsi, la doctrine de l’ancienne société fait passer imperceptiblement, dans cette nouvelle, l’éternelle parabole de l’ingénieux Ulysse. Cette doctrine s’appelle : le pragmatisme. Dans l’analyse : l’identité de la réalité avec l’utilité. La vérité devient une simple fonction de l’utile. Et la beauté aussi. Que m’importe la vérité qui n’amène aucun bénéfice ! Que m’importe la beauté inutile !

Je veux dire que ce qui caractérisait le capitalisme, c’est-à-dire ce qui le distinguait de l’aristocratie monarchique et agraire, c’est précisément l’idée d’utilité considérée comme un simple équivalent financier de la réalité. L’idole-utilité : voici la signification première du capitalisme – la signification première du socialisme. Que l’on pèse l’utilité avec une autre balance, ça n’a pas d’intérêt. La vie devient une simple opération bancaire. Et cette opération passe, à travers le pragmatisme, dans le milieu de la nouvelle société qui tient à s’affirmer, renouvelée, comme une idéologie propre et jeune. Pour les hommes, considérés comme égaux, il ne peut plus exister de sentiments particuliers ni de sentiments généraux. Il n’y aura plus de panorama pour la masse ni d’art pour les élus. Pour beaucoup, des bâtons de couleur dans le nez, et pour quelques-uns, le vase Gallé. (1)

 Tout le monde, qu’on le veuille ou non, sera obligé de pratiquer l’art. Le ténor Chaliapine (2) a aussi été socialisé par les Soviets. Le temple respecte sa symétrie, diminué dans ses proportions. Le temple grec est inaccessible à l’intérieur : il ornait seulement sa façade. Maintenant, tout le monde va mettre un pied à l’intérieur. Et tout le monde mélangera la contemplation avec le bénéfice immédiat, image de Candide qui part de l’Eldorado, avec des sacs pleins d’une boue qui en Eldorado était d’or. Mais la boue n’est d’or qu’en Eldorado, Candide !

La démocratie constate que l’art pour l’art est un problème ancien et stérile. Disons éternellement la démocratie, au lieu d’une bataille dialectique stérile, l’art. Pour que l’art pour l’art puisse exister, il faut que des artistes existent. Un Théophile Gautier, Nature ! Un Goethe ou un Leonardo ! Un Oscar Wilde ou un Gourmont ! Quand s’il s’avèrera qu’ils ont été autre chose que des artistes et des inutiles – la théorie s’effondrera comme toute vieille théorie. La nature permet la naissance de cette espèce, en hommage pour la suprême différence – et le problème de l’art pour l’art sera toujours l’aqueduc dans lequel les ruisseaux éternellement nouveaux circulent continuellement. Si le but de l’art est d’être utile ? Est-ce que le chant du rossignol est utile ? Le parfum de la rose, à ce jour, n’a toujours pas donné de vertu médicinale à la plante.

Renan a jadis attiré l’attention du grand physiologiste Claude Bernard sur le mystère de la sexualité. Claude Bernard a simplement répondu que l’amour est une fonction évidente de la nutrition. Ensuite, Renan : nous devrions alors nous occuper des conséquences obscures des fonctions évidentes. L’art lui aussi gagnerait à être considéré comme une fonction évidente, avec l’utilité sociale prévue dans le budget et dans la pédagogie. Pourquoi ne pas la traiter comme une conséquence obscure ?

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Marx disait que l’argent est le signe représentatif de tous les produits. D’ici sûrement, découle son importance développée en symbole, développée en valeur pure, au-delà de la valeur réelle des produits. D’ici découle le jeu de la bourse, qui est seulement le jeu des signes représentatifs, le jeu des apparences pures, hors de ce que ces apparences cachent, et de ce que ces signes représentent. Imaginez que le monde refuse d’adorer Jésus, pour qu’on puisse adorer son image, sur la toile de Guido Reni. Le tableau, considéré si longtemps comme une apparence, comme un signe représentatif, finit par devenir à travers le contact avec le spectateur – une réalité – la réalité qu’il représentait en tant qu’apparence.

Et si je disais du mot qu’il est le signe représentatif de toutes les perceptions, de toutes les sensations, de tous les sentiments ? J’affirmerais fermement que la valeur des mots est devenue plus grande que celle de la réalité, pour laquelle ils ne sont que des signes. Si je disais que la seule réalité est celle des mots, les mots seuls, et qu’on joue avec les réalités quand on joue avec les mots et qu’on maîtrise la réalité quand on les maîtrise ? La philosophie a déjà utilisé cette méthode. Qui ne connaît le nominalisme et ne connaît la scolastique ? Silence ! Maintenant, c’est au tour de l’art d’adorer les mots.

Benjamin Fondane, « Démocratie et art », Adevărul, 2 février 1921, p. 1.

Dans cet article sarcastique et caustique, jusqu’à présent non référencé et inédit en français, Fondane fustige non seulement les égarements d’une conception pragmatique (3) et utilitariste de l’art, mais aussi et surtout les dévoiements idéologiques et les illusions qui accompagnent la démocratisation de l’art. à ce titre, nous pouvons remarquer une anticipation fondanienne des conclusions de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique de Walter Benjamin (1935). Bien plus, il convient de mesurer, dans ce texte, la portée décisive et toute l’originalité de Fondane qui saisit les enjeux philosophiques de la civilisation de l’image qui s’annonce, et des relations entre les images, les mots et les choses. Fondane jette ici les ferments de ses analyses des rapports fondamentaux entre réel et esthétique, développées dans le Faux Traité d’esthétique : essai sur la crise de réalité (1938).

Ce texte de jeunesse, découvert récemment, nous révèle une fois de plus que la réflexion de Fondane sur l’art a longtemps cheminé. Elle est liée à ses considérations sur la société, la démocratie, le langage, et rejoignent ainsi les questions posées dans ce dossier.

Texte traduit et commenté par Aurélien Demars (4)

1 Vase de type art nouveau, créé par Émile Gallé (1846-1904). (N. d. Tr.)

2 Fédor Ivanovitch Chaliapine (1873-1938), la plus célèbre voix de basse de l’opéra russe, fuira l’URSS en 1921. (N. d. Tr.)

3 Sur le contexte spécifique et le rapport du jeune Fondane au pragmatisme, nous nous permettons de renvoyer à notre article « Fondane face au pragmatisme roumain », Cahiers Benjamin Fondane, N° 19, 2016, p. 171-182.

4 Le traducteur remercie Marilena Vlad pour son aide.