Lire lentement N° 29
Traduction et transhumance
Claude Cazalé BérardEn guise d’introduction, je voudrais vous suggérer un rapprochement insolite, mais qui s’insère bien dans ce cadre de la Haute-Provence si hospitalière – entre la traduction et la transhumance – tel que me l’a fait découvrir le livre de mon amie et collègue Mireille Gansel, Traduire comme transhumer.1 J’ai eu le plaisir de le traduire en italien, une traduction que j’ai menée en dialogue entre nous et entre nos deux langues.
Mireille Gansel, écrivaine, germaniste et traductrice elle-même de grands poètes (tels que Nelly Sachs, Reiner Kunze, Paul Celan), au cours de sa très riche expérience, a toujours conçu la traduction comme une occasion de rencontres, dans un souci de découverte de l’humain dans sa diversité, son authenticité, son universalité… Des rencontres qu’elle a menées y compris dans des théâtres de conflit – comme elle le rapporte dans son livre – en RDA à l’époque du Mur de Berlin ou au Vietnam, pendant la guerre, sur les traces des exilés, des persécutés, des isolés.
Néanmoins, traduire ses textes si profondément marqués par des destins tragiques dans la langue italienne, cette même langue d’un grand exilé comme Dante Alighieri (le poète de la Divine Comédie) était pour moi une tâche à la fois risquée et stimulante (comme toute entreprise de traduction), puisque Dante assigne à ceux qui se mettent dans ses pas de poursuivre une quête de liberté et de justice.
Cette même quête qu’ont poursuivie, pour eux-mêmes et pour l’humanité, tant de ces témoins sollicités par Mireille Gansel, parents retrouvés, amis de cœur et d’âme, de Janusz Korczak (1878-1942), le pédiatre et pédagogue polonais qui suivit ses orphelins jusque dans l’enfer de Treblinka, à Nelly Sachs (1891-1970), la poétesse juive de langue allemande réfugiée en Suède, prix Nobel de Littérature en 1966 ; de Imre Kertész, écrivain hongrois (1929-2016), survivant des camps, prix Nobel de Littérature en 2002, à Aharon Appelfeld (1932-2018), d’origine juive roumaine et germanophone, échappé de la déportation et devenu un des plus grands écrivains israéliens de langue hébraïque : tous des auteurs pour lesquels la question de la langue traversée par la tragédie de l’histoire devint une question existentielle, une question de survie.
Traduire – et donc écouter, recevoir et transmettre pour en sauvegarder la mémoire – ces fragments de vie et d’écriture vibrants d’émotion, denses d’expériences partagées et néanmoins pleins de pudeur et d’une douloureuse stupeur face aux désastres des temps obscurs d’un XXesiècle coupable d’exterminations et de génocide.
Traduire l’autre pour le comprendre jusque dans les recoins les plus secrets de son langage : c’est ce que Mireille Gansel nous révèle de son parcours, vécu comme une mission de “réparation du monde” (tikkun olam), comme une main tendue (c’est ainsi qu’elle voit ses propres traductions) au-dessus de l’abîme, là où il n’existe plus de ponts, pour se faire passeur de paroles, de textes et de cultures menacées d’effacement, mais toujours dans une attitude marquée par un respect, une humilité, une simplicité, bien éloignées des rhétoriques dominantes et des commémorations officielles : Mireille Gansel s’est en effet imposé, comme responsabilité éthique et esthétique, de rechercher, y compris à travers les ruines d’un monde condamné à disparaître, ce qu’il restait d’humain, de vrai, de beau… Par conséquent, lire et traduire Mireille Gansel, c’est aussi s’engager à partager ses exigences dans l’approche des textes, à savoir l’approche proprement linguistique, mais aussi l’approche de leur environnement culturel et spirituel.
Toutes les étapes franchies ont ainsi un sens : de rencontre en rencontre, de traduction en traduction, un itinéraire se dessine, le chemin se fait en marchant, traduire comme transhumer …
« La transhumance […] est ce long parcours que des hommes font et refont avec leurs bêtes d’un territoire d’hivernage à un territoire d’estivage, soit, comme le mot le dit, d’un ʺhumusʺà l’autre, en quête d’herbe nouvelle », nous rappelle Jean-Claude Duclos.2 « Attestée dès l’Antiquité, cette pratique pastorale suppose l’expérience et la connaissance maîtrisée de deux territoires en tous points différents, mais rendus complémentaires par la nécessité d’y trouver la nourriture du troupeau. Intégrant la connaissance de ces différents milieux et des paramètres naturels et culturels qui les régissent, les éleveurs transhumants savent ainsi depuis des millénaires composer avec l’altérité. En plaine comme en montagne, ils détiennent le pouvoir de se transformer selon le milieu où les besoins de leurs animaux les conduisent, tant pour le succès de leur nourrissage que pour la satisfaction et l’équilibre qu’ils en retirent. Ce faisant, ils rendent intelligible la communication d’espaces qu’a priori tout oppose ». Ainsi, rappelait l’un d’eux, « En montagne, n’arrive jamais en conquérant ! ».
Je cite toujours Jean-Claude Duclos : « Dès lors, le parallèle entre la traduction et la transhumance devient particulièrement éclairant. Rendant intelligible ce qui est étranger, l’une comme l’autre incitent à la recherche de l’hospitalité qui, conduisant à la communication et l’échange, ouvre sur l’universalité du monde. Ce n’est donc pas par hasard si Paul Ricœur (1919-2005) recourt à ʺl’hospitalité langagièreʺ pour mettre en lumière la tâche du traducteur, car c’est bien en se familiarisant avec ce qui lui est étranger qu’il doit entamer sa tâche.3 Ainsi trouvera-t-il le chemin qui conduira le lecteur à la compréhension de l’auteur à traduire ». Il ajoute : « Tel est le travail, humble et laborieux, qu’accomplit Mireille Gansel, comme une transhumance, toute aussi nourrissante et régénérante qu’elle est pour le troupeau et ses conducteurs que pour les lecteurs auxquels la traduction est destinée. »4
C’est aussi la définition qu’Antoine Berman (1942-1991), linguiste et théoricien de la traduction, donne du travail du traducteur, dans L’épreuve de l’étranger 5, où il insiste non seulement sur la pluralité et la diversité des langues, mais aussi sur le désir de traduire en tant qu’impulsion à sortir de soi-même, de son propre milieu, et même de sa propre culture, pour un surplus d’humanité. Ce fut sûrement un puissant désir de traduire – et en l’occurrence de re-traduire – qui poussa les philosophes allemands Martin Buber (1878-1965) et Franz Rosenzweig (1886-1929) à se lancer dans l’entreprise prophétique de transgression et d’ouverture de la langue allemande à l’apport de la langue hébraïque, dans leur nouvelle traduction de la Bible : ce qui allait permettre à Nelly Sachs de recourir dans sa poésie de l’indicible et de l’innommable à la langue qui fut celle des bourreaux, mais désormais traversée, régénérée et sauvée par la voix des victimes, par le chant des innocents persécutés, par le chœur des survivants.
Nelly Sachs prononçait cette phrase admirable, qui assigne un horizon illimité à l’écriture du poète et du traducteur : « Je n’ai pas de pays, et au fond pas non plus de langue. Rien que cette ardeur du cœur qui veut franchir toutes les frontières »6; et de rappeler cette image d’une « transfusion d’homme à homme », d’une circulation commune du sang que l’on peut sans aucun doute appliquer à la traduction. Le traducteur et le poète n’ont-ils pas vocation de « passeur », de « médiateur » ? Comme le berger, faire passer, conduire, transporter : le transport de l’intelligence et du cœur sous l’effet de l’enthousiasme, de l’inspiration, qui mène dans un territoire autre et en même temps ramène à soi, à travers et par-delà les différences, les distances, les barrières culturelles et linguistiques. Une manière de passer de « je » à « tu », de « tu » à « je », du même à l’autre, du propre à l’étranger, de caresser le rêve de l’universalité.
Dès lors, ne peut-on pas dire que la traduction comme contact et comme relation, comme accueil de l’étranger et respect de l’autre, appartient de plein droit au domaine de l’éthique ? Bien plus, pour Walter Benjamin (1892-1940), philosophe allemand et traducteur, la véritable « tâche du traducteur ouvre sur la transcendance, et toute entreprise de traduction est habitée par la tension messianique qui conduirait, au-delà des langues particulières et contingentes, vers la « langue pure ».7 Langue originaire ? Pentecôte ? Langue parfaite de la fin des temps ?
Il est à peine nécessaire de rappeler que les différents termes de la tradition latine attachés à l’activité de traduire (traducere, traslatare, translatio, interpres) ne renvoient pas seulement au transfert dans une langue étrangère, à la transposition dans un autre langage, mais aussi à la réécriture dans sa propre langue, à l’invention d’autres manières de dire la même chose ou de faire dire à la même expression d’autres choses : la traduction, comme exploration de sa propre langue et de la langue de l’autre, comme création et récréation, relevant à la fois de la compréhension et de l’interprétation, du savoir et de la création, n’est-elle pas d’abord un faire et un savoir-faire ? Une sorte d’artisanat ?
On peut aussi rappeler les positions bien connues du linguiste et critique franco-américain George Steiner (1929-2020), pour lequel « après Babel », forcément, « comprendre c’est traduire » ;8 du philosophe Paul Ricœur (1913-2005) qui voit la résolution des « conflits de l’interprétation » dans cette « hospitalité langagière » où se réalise de manière « probante » la double signification du mot "hôte" en français : celui qui reçoit (la langue d’arrivée) et celui qui est reçu (la langue de départ).9 C’est encore Ricœur qui parle du « défi » et du « bonheur » de la traduction – une fois que l’on a renoncé définitivement à la prétention de produire la traduction parfaite, mais aussi de sauver toute la mémoire du monde et des cultures.
Surtout s’il est poète – et capable de rendre le sens avec le son, le rythme avec la pulsation, de maintenir avec le dévoilement l’énigme – du poète allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843) à Paul Celan (1920-1970), poète et traducteur d’origine roumaine et de langue allemande, et à Nelly Sachs, le traducteur se voit mis au défi de franchir les obstacles de l’indicible, de l’incompatible, de l’intraduisible : il est tenté de combler les distances, de jeter des ponts, de franchir les frontières, de briser les murs d’enceinte et de séparation, de détruire à tout jamais les ghettos, toutes formes d’enfermement. « La traduction porte la responsabilité du souffle d’un poème. […] La traduction comme affranchissement – et franchissement des frontières, des murs, des barbelés de la terre et de l’esprit » (p. 42), écrit Mireille Gansel.
Après Nelly Sachs, et sa poésie pétrie par l’hébreu, Mireille Gansel peut s’autoriser à écrire et à traduire : « Cet allemand, traversé par les exils et emporté au long des générations, de pays en pays, comme on emporte un violon. Dont les vibratos auraient retenu les accents et les intonations, les mots et les tournures des pays et des parlers adoptés. Cet allemand, langue sans territoire et sans frontières. Langue intérieure » (p. 21). Et encore : « cette langue de mémoire. Langue de l’esprit. Langue sans territoire. Langue en exil » (p. 29). Enfin : « Dans cet allemand aux accents de toutes les langues riveraines : hongrois, tchèque, yiddish. Langue d’âme. Langue sans territoire. Langue rescapée » (p. 31).
Du coup ressent-elle, « envers et contre, tout un élan de confiance dans cette part de lumière indestructible au cœur de l’humain » (p. 89), puisque la poésie est « une voix humaine qui peut te sauver. […] Franchir l’abîme. Sortir des ténèbres. Résister. Dans et par la langue. Choisir cette résistance » (p. 36).
Cette entreprise de transfert – de transhumance – assume, en réalité, une double dimension : celle du défi à surmonter l’obstacle du déchiffrement de l’altérité, du langage et de la culture de l’autre, et celle de la nécessaire transformation de son propre langage, de sa propre culture pour y accueillir une présence étrangère. Et c’est précisément cette rencontre-confrontation, le retour aux sources (traducteur sourcier) et le renouvellement (traducteur cibliste) que Mireille Gansel raconte : au sortir de chacune de ces aventures existentielles – dans les territoires de la poésie, de la musique, de l’ethnologie – elle ne se sent plus tout à fait la même, elle s’est formé de nouvelles racines, elle s’est inventé de nouveaux antécédents, tandis que son répertoire expressif s’est enrichi de nouvelles nuances, de nouvelles harmoniques, de résonances inattendues : « La traduction comme outil de cet apprentissage. La traduction comme gamme où exercer l’écoute, et ce travail d’ajustement à l’infini des nuances. La traduction comme argile où façonner ma propre langue intérieure » (p. 37).
Mais traduire, c’est aussi prendre des chemins de traverse, sur la ligne de partage des eaux, sur les chemins de crête, qui mènent jusque dans les lieux extrêmes. « Interstices ultimes de la poésie comme parole de survie, de liberté inaliénable » (p. 71). Les terres de l’enfermement deviennent alors les « terres de l’universel, par la force de poésie » (p. 52).
Le travail de traduction comporte aussi une part importante d’imprévu : Mireille Gansel en donne bien des exemples : le texte résiste, les mots se soustraient aux calques, aux automatismes, aux recettes toutes faites, puisqu’en présence d’une matière vive, insaisissable, puisqu’en dernière analyse, ils révèlent leur polysémie, les stratifications de sens qu’ils comportent. Pragmatiquement, la traductrice réussit à s’inventer une méthode correspondant aux exigences typiques et exclusives de chaque texte, ou du moins de chaque auteur : du coup, on peut dire que traduire, c’est aller avec curiosité, humilité et confiance à la rencontre d’une relation inédite, en devenir entre soi et un autre, et donc d’une expérience fondamentalement éthique que Mireille Gansel résume dans une considération lucide et forte : « Soudain, je réalisai que l’étranger ce n’est pas l’autre, c’est moi qui ai tout à apprendre, à comprendre de lui. Ce fut sans doute ma plus essentielle leçon de traduction » (p. 112).
Sa dernière pérégrination (« Langue d’enfance ») dans ce livre (elle en mènera bien d’autres…), conduit Mireille Gansel au village d’Izieu (département de l’Ain).10« Comme il est poignant, le silence des petits matins sur le village d’Izieu. Au bout de cette route tortueuse par laquelle, en cet après-midi du 6 avril 1944, montèrent deux camions bâchés, sur ordre de Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon, montèrent jusqu’à ce havre de 44 enfants juifs cachés là, montèrent pour lesʺarrêterʺ –ʺ arrêterʺ la vie, et tous les bruits des enfants. Comme il est poignant, ce silence déserté, ce silence-absence – alors que se lève le brouillard du matin sur ce petit village encore endormi » (p. 113).
Mireille Gansel avait organisé, en commémoration, avec une jeune actrice amie une lecture des poèmes de Nelly Sachs, près de la fontaine où ils jouaient, à jamais tarie… Émue par cette rencontre improbable, mais révélatrice, elle nous confie les sentiments qui l’étreignaient : « j’ai réalisé que la langue de sa poésie est langue d’enfance : étranglée de douleur, de révolte et de questions à jamais sans réponse, elle remonte le cours du temps et se ressource aux images, aux mots, aux émerveillements, aux attentes et à cet absolu de confiance » (p.114).
Langue d’enfance : celle que Aharon Appelfeld, en typographe des mots de l’âme, retrouva au plus noir de la nuit, dont il refondit et recomposa chaque caractère, dans la matrice de sa « nouvelle langue ». Qui « prit racine » en lui. Sa langue d’écriture.
Langue-pays intérieur, contre l’effacement de toute mémoire. Langue témoignage de l’humanité.
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1 Mireille Gansel, Traduire comme transhumer,Éditions de la Coopérative, Paris, 2022. Édition revue et augmentée de la première édition parue en 2012 aux éditions Calligrammes.
2 J.-C. Duclos, Préface : Traduction, poésie et transhumance, in Traduire comme transhumer, cit., pp. 9-10.
3 Paul Ricœur, Sur la traduction, Bayard, Paris, 2004.
5 Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger, Paris, Gallimard, 1995.
6 Nelly Sachs, Lettre à Gudrun Dähnert (28 septembre 1946), in Eli. Lettres. Énigmes en feu, traduit par Martine Broda ; Hans Hartje, Claude Mouchard, Paris, Belin, 1989, p. 168.
7 Walter Benjamin, Œuvres I, La Tâche du traducteur, trad. par M. de Gandillac, revue par Reiner Rochlitz, Paris, Gallimard, 2000, pp. 244-262.
8 Georg Steiner, Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction, Albin Michel, 1978.
9 Paul Ricœur, Sur la traduction, Paris, Bayard, 2004. Ce recueil rassemble trois conférences sur le thème de Défi et bonheur de la traduction (1997), pp.7-20 ; Le paradigme de la traduction (1998), pp. 21-52 ; Un « passage » : traduire l’intraduisible (inédit), pp. 53-69.